Le jour où elle prit le volant

Psychologies Magazine

Les clés sur le contact, la voiture prête à quitter le parking du supermarché, elle refit machinalement le check-up complet de sa journée.

Prendre rendez-vous chez le pédiatre pour la petite ? Fait. Coudre une nouvelle étiquette sur le maillot du grand ? Fait. Passer au pressing, annuler le coiffeur, trouver un cadeau pour la voisine de bureau en congé maternité (joli mais pas trop cher), finaliser un dossier pour son patron – mais promis, ce sera la dernière… Fait, fait, fait. Elle soupira. Pas de satisfaction, étrangement. De la lassitude, plutôt.

La voiture démarre, presque malgré elle. Les essuie-glaces chassent à peine sa mélancolie. Un coup de clignotant à droite et… Non, à gauche. Cette fois, elle ira à gauche. Laissant derrière elle l’école, le bureau et le cadeau de la voisine de bureau. Elle bifurque, prend l’autoroute sur quelques kilomètres, bifurque encore : une route de campagne au milieu de nulle part, sans rien ni personne pour la tirer de sa rêverie, voilà ce dont elle avait besoin.

Aujourd’hui, juste aujourd’hui. Un moment rien qu’à elle, pour lâcher prise, enfin : rouler fenêtre ouverte, laisser s’emmêler ses cheveux, chanter à tue-tête et surtout… Prendre le volant, comme prendre une heure de sa vie en main. Pour aller exactement où elle le voulait, sans comptes à rendre ni consignes à respecter. Goûter le plaisir de la route, l’odeur de la terre encore humide, laisser s’éveiller ses sens trop longtemps endormis, comme écrasés par un quotidien fait d’urgences et d’autres priorités qu’elle-même.

Au loin, un cerisier. Au beau milieu d’un champ. Il semble lui tendre les bras. Elle roule vers lui, gare la voiture sur le bas-côté. Un texto pour chéri : « Mon amour, ce soir, j’aurai un peu de retard. Les enfants adorent les coquillettes – si, tu sais faire ». Un autre pour maman : « Mams’, je croule sous le boulot. Je t’appelle demain. Ou après-demain ».

S’enfonçant dans le moelleux de son siège, incliné au maximum, portière ouverte sur cette nature où elle a trouvé refuge, elle respire. Enfin. Sourire gourmand sur les lèvres : la route semble lui avoir redonné l’appétit – celui de vivre, tout simplement. Ce soir, elle rentrera. Mais pas avant, pour une fois.

 
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